Parcours d’un dirigeant d’entreprise libérée

Mémoire en coaching d’organisation HEC – Christophe Thuillier, promo Angel 2019 – partie 1, parcours personnel 

Parler de soi n’est jamais une chose facile mais c’est le seul chemin pour que les personnes avec qui nous travaillons nous connaissent mieux. J’ai donc décidé de livrer mon parcours personnel que j’ai eu l’occasion d’écrire pour HEC dans le cadre de mon mémoire sur le coaching d’organisation. Cela correspond aussi à mes principes de transparence, de partage et d’authenticité 🙂

La seconde partie du mémoire (détaillée dans un second article) concerne l’autonomie dans les petites entreprises ou dans les équipes autonomes.

Une enfance nourrie par l’amour

Le contexte familial dans lequel nous entrons dans la vie est sans doute primordial pour forger qui nous sommes et j’avoue avoir démarré dans des conditions idéales. Du plus loin que je me souvienne, je me rappelle d’une enfance douce et paisible, avec des parents aimants, une grande sœur protectrice et des grands-parents maternels attentionnés. J’ai été bercé dès ma plus tendre enfance par beaucoup d’amour et c’est indiscutablement ce qui m’a donné la force et la confiance qui m’ont permis de me réaliser par la suite.

Sur le plan social, mon grand-père était mineur, ma mère s’occupait de nous et mon père était prothésiste dentaire, un métier qu’il avait commencé à quatorze ans pour éviter d’être couvreur. J’ai été élevé dans cette famille de classe moyenne où je n’ai jamais manqué de rien tout en ayant la connaissance de la valeur des choses. J’ai passé mon enfance dans une petite ville balnéaire de la Côte d’Opale, Berck sur mer, où les saisons étaient marquées par les jeux d’intérieur et les amusements à la plage.

Enfin, j’ai été élevé dans la croyance en Dieu, principalement par ma mère car mon père, agnostique, n’a jamais souhaité influencer une croyance en quoi que ce soit. J’affectionne beaucoup cette première tranche de vie, jusqu’à mes dix ans, pendant laquelle je me suis construit au sein de cette famille, nourri et élevé dans l’amour.

La liberté développée à l’adolescence

La seconde période de ma vie, que je situe entre dix et dix-sept ans, correspond pour moi à une émancipation progressive, à cette phase d’adolescence qui nous fait passer de la dépendance à l’égard des parents à l’autonomie. Si je devais résumer cette période en un mot, je choisirais sans aucun doute la liberté. Je l’ai vécu et ressenti comme cela très jeune et même si elle était encadrée, j’avais l’impression d’avoir une liberté totale dans mes choix et mes actions. Je le dois essentiellement à mon père, qui dans son parcours de vie, a toujours accordé beaucoup d’importance à cette valeur.

Cette liberté, c’était en premier lieu de pouvoir sortir et agir à ma guise en dehors de la maison, dans le quartier où nous habitions et avec les copains avec qui nous jouions. Je me souviens de cette période où j’étais dehors juste après le petit-déjeuner et ce, jusqu’au repas du soir, excepté à l’heure du déjeuner où il fallait être à la maison. Cela faisait partie des incontournables auxquels je ne pouvais me soustraire.

Dans ce contexte, hors de la famille, j’ai découvert de nouveaux codes, plus durs et j’ai appris à me faire respecter par les copains mais aussi par les autres bandes. Je me souviens, à l’âge de dix ans, m’être retrouvé face aux « grands » du quartier qui voulaient nous frapper pour soi-disant s’amuser. Face à cette première claque que je venais de recevoir d’un ado de quinze ans, les larmes se mirent à couler, puis la rage m’a envahi et je suis allé dans mon jardin prendre le fouet que nous avions construit le matin même avec les copains pour jouer aux cow-boy. Je suis revenu devant ce jeune et lui ai donné un grand coup au visage. Je ne le savais pas sur le moment mais ce geste me vaudrait beaucoup de tranquillité et de respect par la suite. Entre garçons, il y a toujours un peu de bagarre et cela ne me faisait pas peur, ce qui m’a rapidement valu le privilège d’être le chef de notre petite bande.

En grandissant, la zone de jeux s’est étendue et je pouvais aller et venir dans toute la ville. Nous avions notre café repère, chez Jules, et nous évoluions entre les jeux de bistrot comme le baby et le flipper, les balades dans la ville, les discussions et quelques bagarres de temps à autre. Je m’étais adapté à ces nouveaux codes et je peux dire que j’ai eu une adolescence heureuse et épanouissante.

Sur le plan scolaire, c’était un peu moins bien. J’étais excellent élève en primaire mais les copains et les copines m’ont détourné des priorités lors de l’entrée au collège et je préférais passer du temps à m’amuser plutôt qu’à travailler. Il n’y a qu’en maths où je restais le premier de la classe, ce qui surprenait toujours le conseil de classe. J’ai été mis en « vie active en 4éme » et mes parents ont dû intervenir pour que je ne sois pas renvoyé de l’école. Tout le monde avait acté, moi y compris, que je n’étais pas fait pour de longues études et qu’il serait bien de me diriger vers un BEP après la troisième.

Cette seconde période a été importante dans mon développement personnel car la liberté dont je jouissais m’a permis de développer, sans m’en apercevoir, mon sens du relationnel, mon leadership et une très grande confiance en moi.

Un sens des responsabilités révélé avant l’âge adulte

La vie nous emmène parfois sur des routes inattendues et ça a été le cas pour moi lorsque ma copine de l’époque m’a annoncé qu’elle était enceinte. Nous étions ensemble depuis deux ans et j’avais à peine dix-huit ans ! J’ai décidé de faire face à mes responsabilités et nous avons gardé cet enfant. J’avais bien conscience qu’une nouvelle vie s’offrait à moi et qu’il était temps de passer à autre chose.

Mariane est née le quatorze février et ce fut sans aucun doute le démarrage de ma troisième vie. Je me suis donc installé avec ma copine et nous avons décidé que j’allais poursuivre mes études encore pendant deux ans pour obtenir un bac professionnel.

En attendant, je faisais des petits boulots et saisissais toutes les occasions de gagner de l’argent pour prendre soin de ma famille. Habitant près de la mer, j’allais régulièrement pêcher des crevettes que je revendais ensuite en faisant du porte-à-porte pour payer les couches et le lait de ma fille.

Afin de compléter nos revenus, je travaillais dès que possible, pendant les vacances d’été par exemple. J’ai ainsi eu mon premier emploi comme éboueur, à la ville de Berck. Je me souviens d’une anecdote : nous ramassions les poubelles dans un quartier de la ville qui nous demandait 2 h 30 de travail ; au début de l’été, j’avais proposé à mes collègues de le faire plus rapidement afin de de nous fixer un petit challenge et de rendre notre travail plus amusant. A la fin de l’été, nous en étions arrivés à nous chronométrer en entrant dans ce quartier, en courant à côté du camion poubelle et nous étions passés de 2 h 30 à moins de 2 h ! Nous profitions du temps gagné pour prendre le café et pour tracer de nouvelles trajectoires pour le camion. Par exemple, nous nous étions aperçus qu’en entrant en marche arrière dans les sens uniques nous pouvions gagner deux à trois minutes à chaque fois. Non seulement, nous étions fiers de nous, mais en plus, les gens du quartier qui nous voyaient travailler appelaient la mairie pour nous féliciter. J’ai compris quelques années plus tard, que si on réussissait à générer de l’enthousiasme dans un métier comme celui-là, dans une institution publique avec des personnes qui travaillaient depuis plusieurs dizaines d’années, alors il était possible de générer de la motivation et de l’enthousiasme partout.

Cette période restait difficile sur le plan matériel, mais j’étais très heureux car j’étais autonome, responsable, fier et heureux de m’occuper de ma fille. Je suis allé voir les résultats de mon bac professionnel avec Mariane et je me souviens de l’étonnement de mes camarades concernant ma situation familiale, étant resté discret sur ce sujet. Côté études, j’étais l’un des meilleurs de la promotion, ce qui m’a valu deux offres d’emploi avant même d’avoir quitté l’école. J’ai ainsi pu m’offrir le luxe de choisir mon futur poste alors que je n’avais pas encore eu les résultats du bac.

Ce nouveau job était basé à Lille, j’ai donc déménagé avec toute ma petite famille pour m’installer là-bas et j’ai démarré comme préparateur informatique.

Des connaissances acquises en cours du soir

En commençant ce nouveau travail et cette nouvelle vie, j’ai rapidement pris conscience que pour évoluer, le courage et le travail ne seraient pas suffisants. Je savais que la connaissance et le savoir seraient incontournables pour avoir une meilleure situation. J’ai donc décidé dès les premiers mois de continuer mes études en cours du soir. Pendant sept ans, module par module, j’ai préparé un diplôme d’ingénieur au Conservatoire National des Arts et Métiers.Trois à quatre soirs par semaine et le samedi matin, je me rendais au CNAM de Lille pour apprendre mon métier et devenir ingénieur en génie informatique.

Durant cette période, j’ai découvert combien la connaissance et le savoir pouvaient transformer une personne, sur le plan des compétences et des savoir-faire bien sûr, mais aussi dans sa manière de voir les choses et de les comprendre. Malgré tout, mon évolution se faisait essentiellement autour de ma propre personne et mes lectures sur le développement personnel étaient très axées sur la réussite et la performance.

Entre les cours du soir, prendre soin de ma famille, le travail dans mon entreprise et les devoirs, ces sept années ont été une période très dense et intense.

Sur le plan du travail, mes idées et mes prises d’initiatives m’ont rapidement fait évoluer. Par exemple, quand j’étais préparateur informatique, nous écrivions les adresses sur les colis manuellement. J’ai donc demandé une imprimante et développé un logiciel pour sortir les étiquettes en automatique, ce qui nous faisait gagner quinze à trente minutes chaque jour : initiative fort appréciée par mon encadrement de l’époque.

J’ai pu progresser au sein de mon entreprise durant ces années pour devenir technicien, puis responsable de la hotline.

L’envie d’être plus autonome

À 27 ans, mon diplôme en poche, j’ai eu envie de voler de mes propres ailes. J’ai quitté mon emploi et je me suis associé avec un collègue pour créer une entreprise informatique sur la région Lilloise. Nous avons collaboré pendant deux années pour développer cette entreprise. Celle-ci progressait bien, mais des mésententes avec mon associé m’ont incité à partir et à rejoindre d’autres collègues pour créer une nouvelle société, cette fois-ci dans l’Oise, la société AGESYS. Nous avons démarré cette startup à trois associés et j’avais en charge le développement technique.

J’avais mis au point un concept pour installer automatiquement des ordinateurs sans intervention humaine. Ce système, novateur à l’époque, permettait de nous démarquer de la concurrence et a participé au développement de l’entreprise.

Quand nous avons démarré cette startup, il n’y avait pas de management, pas de procédure et peu de contraintes. L’autonomie était ultra développée et la confiance était au cœur de nos relations. Nous étions tous dans le même bateau avec la volonté commune de construire ensemble, une entreprise qui marche. Le dirigeant de l’époque était ouvert, accessible, bienveillant et se mettait facilement à notre niveau (les signes de pouvoir n’étaient pas très marqués). Notre seule préoccupation commune était de satisfaire les clients pour faire décoller l’activité ce qui nécessitait une adaptabilité maximum et un engagement important. Quand l’entreprise a décollé, le bonheur était à son apogée: fierté, plaisir de réussir ensemble, sentiment d’importance et esprit d’équipe renforcé étaient les sentiments qui dominaient.

C’est à cette période que j’ai compris les mécanismes de motivation intrinsèque basés sur la confiance et l’autonomie. En tant qu’acteur, j’ai constaté l’engagement que cela générait chez moi et je m’en suis servi plus tard pour nourrir mon modèle de management.

J’ai pu ainsi, pendant neuf ans, faire évoluer l’entreprise, faire progresser les effectifs pour atteindre une vingtaine de collaborateurs et apprendre le management des équipes. Entre temps, en 2004, le troisième associé a décidé de partir pour se recentrer sur sa vie de famille, nous lui avons donc racheté ses actions. Nous n’étions plus que deux associés : le gérant qui s’occupait de la gestion et du développement commercial, et moi-même qui m’occupais de toute la partie opérationnelle et technique.

Sur le plan personnel, pendant cette période, je me suis séparé de ma femme et j’ai retrouvé une nouvelle compagne quelques mois plus tard. Actionnaire et ingénieur de mon entreprise, j’ai avancé dans la vie en étant très épanoui. J’ai pu m’acheter une maison, et j’ai eu deux enfants avec ma nouvelle compagne, Capucine et Cyprien.

La volonté d’être aux commandes et d’agir

Fin 2007, j’ai commencé à me poser des questions sur l’avenir. J’étais bien dans l’entreprise et le travail que je faisais me plaisait mais j’avais le souhait de voler de mes propres ailes. Je suis donc allé voir mon associé, qui était le gérant de l’époque, pour l’informer de mon projet en lui expliquant que j’avais l’ambition de créer ma propre activité. Il m’a alors demandé si, plutôt que de monter ma propre boîte, je ne préférerais pas reprendre Agesys en lui rachetant ses parts. J’ai alors compris que lui aussi était arrivé à un moment où il avait envie de faire autre chose et de passer la main.

Nous avons donc avancé sur ce projet de reprise en entamant des négociations pour nous mettre d’accord sur un prix. En parallèle, je me suis donné les moyens de réussir dans mon futur métier de dirigeant en me formant dans les domaines que je ne maîtrisais pas vraiment comme le marketing, la comptabilité ou la finance. J’ai ainsi repris les cours pendant un an, à raison de deux jours par semaine (les vendredis et samedis) à l’école des managers de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Oise. Je ne le savais pas encore, mais il y avait dans cette promotion une personne qui deviendrait plus tard, mon directeur commercial.

J’ai profité de cette période de montée en compétences pour réaliser mes dossiers d’études de marché, de business plan et pour chercher des financements auprès des banques. Tout a été finalisé début 2009, et j’ai repris officiellement l’entreprise le 10 avril. Je me souviens avoir réuni les vingt collaborateurs de l’époque dans une salle que j’avais louée, pour les informer que je prenais la direction d’Agesys : le nouveau challenge démarrait enfin…

Il fallait en premier lieu que je réussisse un double challenge: d’une part, me faire accepter comme nouveau dirigeant et d’autre part abandonner la technique au profit de la gestion et du développement de l’entreprise. La première année, j’avais décidé de ne rien changer de structurant, comme si je reprenais les commandes d’un avion en plein vol avec comme objectifs : ne pas me scratcher, maintenir le cap et bien comprendre les outils de pilotage. Cette sagesse de la première année m’a permis de ne pas créer de perturbations et de bien comprendre et maîtriser tous les fonctionnements de l’entreprise en assurant ainsi sa pérennité.

À partir de 2010, j’ai commencé à structurer l’entreprise pour répondre à l’augmentation de nos effectifs. Conformément à ce que j’avais appris en école de management, j’ai créé des postes de managers, mis en place un comité de direction et confié des responsabilités à la nouvelle équipe d’encadrement. j’ai aussi rapidement recruté deux nouvelles collaboratrices, une responsable marketing communication et une responsable des ressources humaines, ce qui étonnait beaucoup les chefs d’entreprise que je côtoyais à l’époque, étant donné que nous n’étions qu’une petite PME. Cependant, la création de ces deux postes allait être déterminante dans la progression et la croissance d’Agesys.

Je faisais beaucoup d’heures, environ soixante par semaine, mais j’étais très épanoui et sur le plan de l’égo, j’étais comblé puisque j’étais au centre de mon entreprise : je décidais, j’orientais, j’organisais tel un petit roi dans son petit royaume. Ce mode de fonctionnement qui était basé sur un mode directif dans les orientations et collaboratif dans les mises en œuvre marchait plutôt bien.

Cette période où j’étais centré sur le management et la gestion des hommes m’a fait prendre du recul, a changé ma perception de la relation à l’autre et m’a fait comprendre qu’il pouvait y avoir plusieurs vérités. J’avais naïvement pensé jusque-là, que mon jugement était la meilleure vérité, sans avoir pleinement conscience que des interprétations différentes d’une même situation pouvaient être des vérités tout aussi légitimes. Le bon exemple pour comprendre cela serait d’imaginer ce que des personnes différentes pourraient ressentir en décrivant un champ de bataille : le colonel victorieux fier de sa stratégie ; le sergent qui a emmené ses hommes sur le terrain, a défendu avec honneur son bataillon, tout en perdant des frères d’armes ; le camp adverse, triste d’avoir perdu des hommes pour rien ou la mère inconsolable d’un fils décédé au combat. Chacun a une vision et une interprétation différente de cette bataille mais tous ont raison, de leur point de vue. Cette prise de conscience a été importante dans mon évolution.

Sur un plan personnel, mon investissement et mon implication dans le travail ont joué un rôle négatif dans ma relation avec ma conjointe et nous avons fini par nous séparer vers 2012. J’avais mes enfants en garde partagée et j’ai profité de cette nouvelle vie, différemment mais toujours avec autant de passion et de plaisir.

Le souhait de construire une entreprise différente

2012 fut une année charnière pour moi ! Je venais d’acheter nos nouveaux locaux, 650 m² dans un campus de la région, et après avoir refait complètement l’intérieur, dans un style moderne et dynamique, j’ai organisé l’inauguration du bâtiment avec mes collaborateurs, mes proches et toutes mes relations professionnelles. C’était un moment important et j’avais souhaité marquer les esprits en terminant cette soirée par un grand feu d’artifice. Je me souviens qu’au moment où j’ai regardé ce feu d’artifice, tiré juste derrière notre bâtiment, avec toutes les personnes qui étaient importantes pour moi à l’époque, je me suis dit avec fierté « ça y est, j’ai atteint mon objectif de réussir dans la vie ». Ce soir-là a été pour moi le point culminant de ma réussite, au sens où je l’entendais à l’époque.

cet accomplissement professionnel ainsi qu’un changement dans ma vie personnelle, avec une nouvelle compagne, m’ont conduit à me recentrer sur mes valeurs profondes comme la liberté et la place de l’humain dans l’entreprise. Je me suis également rendu compte que le fait d’être plus nombreux dans notre société engendrait moins d’engagement et de motivation chez les collaborateurs. C’était l’occasion de réfléchir à une manière de travailler plus moderne, plus en phase avec mes valeurs et qui permettrait de retrouver autant d’implication et de motivation qu’au début de notre startup.

Mes premières réflexions m’ont permis de comprendre que pour obtenir plus d’implication chez les collaborateurs, il fallait moins d’implication chez les managers, qu’il fallait laisser plus de marge de liberté, ne pas définir d’objectifs précis mais plutôt des directions vers lesquelles on souhaitait aller, en permettant aux salariés de définir eux-mêmes les chemins pour y arriver. J’avais appelé ça le management par le flou. L’idée n’était plus de cadrer, diriger et contrôler, mais de donner du sens, une direction et d’offrir un contexte favorable suffisamment riche et varié où chacun pourrait trouver les ressources nécessaires pour avancer avec efficacité.

Nous avons expérimenté un certain nombre de choses à partir de 2013 / 2014, comme laisser les collaborateurs choisir leur manager et pouvoir en changer chaque année. Nous avons également testé la mise en place d’une première cellule autonome, sur un projet de travail à distance, structurant pour Agesys. La troisième mesure a été d’ouvrir un siège supplémentaire au comité de direction pour que les collaborateurs y participent sur la base du volontariat pendant une durée d’un mois. Ces premières actions ont été déterminantes dans la prise de conscience collective de ma volonté et ma détermination à me diriger vers un mode de management horizontal : donner à chaque collaborateur la capacité d’agir, de s’impliquer, et, ainsi, d’avoir le même plaisir et la même liberté que nous avions à nos débuts.

Nous avons avancé vers ces nouvelles formes de motivation et de management, par expérimentation et en étant très ouverts vers l’extérieur. Nous avons également échangé avec d’autres entreprises qui travaillaient sur ces sujets et rencontré des personnalités de l’entreprise libérée comme Jean-François Zobrist et Isaac Getz. Dans un esprit d’ouverture et d’apport de connaissances, j’ai assisté à des conférences, des forums, rejoint des associations prônant ces nouvelles formes de travail tout en complétant mes réflexions par des lectures inspirantes comme « La vérité sur ce qui nous motive ».

J’ai pu ainsi poursuivre le développement de notre modèle de manière consciente, réfléchie, comme un artisan qui qui façonne son ouvrage avec passion et maîtrise. Pour répondre aux nombreuses sollicitations que je recevais, je me suis aussi ouvert vers l’extérieur en donnant des conférences ou en accueillant des entreprises pour leur présenter ce que nous avions mis en place. J’ai fait cela dans un objectif de partage d’une part, mais également dans un objectif de confrontation car je souhaitais rester connecté à la réalité et ne pas devenir un ovni que personne ne comprendrait.

Deux choses ont été déterminantes pour moi durant cette période. La première est sans aucun doute le lâcher prise : passer de soixante heures par semaine à quinze heures en production opérationnelle, en pouvant m’absenter un mois sans aucune interaction nécessite un gros travail sur soi. J’ai réalisé ce travail en grande partie seul, ce qui a généré à certains moments quelques difficultés et un peu de souffrance. Avec du recul, je pense que j’aurais dû me faire aider pour avancer avec plus de sérénité.

La seconde chose est ma prise de conscience de l’impact de la reconnaissance sur la dépendance et comment elle peut nuire à l’autonomie. Pour comprendre ces mécanismes, je ferais une analogie avec la vie courante en prenant l’exemple d’un homme qui tond sa pelouse un samedi après-midi d’été. Une fois le travail terminé, il prend une petite bière sur la terrasse en observant fièrement le résultat de son travail. Un plaisir personnel (intrinsèque) sans aucune dépendance. Puis, sa femme arrive et le félicite en lui disant qu’elle est fière de lui et très heureuse de voir son jardin si beau. Il faut bien avouer que ce jugement très positif vient renforcer le plaisir et la satisfaction de l’homme. Le summum du plaisir vient ensuite de la comparaison. Quand sa femme lui fait remarquer que, non seulement son jardin est bien entretenu mais qu’il est bien plus beau que celui du voisin et probablement le meilleur du quartier : l’ego du mari est à son comble. Les deux derniers niveaux, correspondant à de la reconnaissance extrinsèque, sont au final négatifs car ils renforcent la dépendance. En effet, les fois suivantes, quand l’épouse ne fera plus remarquer qu’elle est contente de son travail, alors cela génèrera un manque qui incitera l’homme à en faire plus pour retrouver la fierté de sa femme. Pire, si la comparaison avec le voisin tourne à l’avantage de celui-ci, cela pourra générer de la frustration et de la déception. Ces mécanismes, que l’on retrouve en entreprise, amènent souvent à de la surimplication ou à du désengagement, et cette découverte a été importante dans la construction du modèle Agesys. Même si la reconnaissance de tiers était nécessaire dans notre mode de fonctionnement, il fallait développer un mode de reconnaissance plus horizontal pour sortir de la dépendance vis à vis du management.

L’envie d’aider d’autres entreprises

Un des avantages de l’entreprise libérée est qu’il laisse du temps libre à son dirigeant et cela m’a conduit à plusieurs reprises à me questionner sur la meilleure manière d’utiliser ce temps. J’ai pu m’investir dans la collectivité, sur le plan sociétal, en prenant des mandats et en rejoignant des associations comme le “réseau entreprendre”, qui accompagne de jeunes dirigeants ou “100 chances 100 emplois”, qui aide les personnes les plus éloignées de l’emploi à retrouver un travail.

Lors de mes conférences ou des partages d’expériences, certaines personnes me demandaient s’il était possible que j’accompagne leur entreprise dans une démarche d’autonomisation de leurs équipes. L’idée me plaisait mais je savais qu’avoir libéré mon entreprise ne me donnait pas pour autant la capacité d’accompagner la transformation d’une autre entreprise, et qu’il me fallait pour cela, acquérir de nouvelles compétences.

D’autre part, élu à la Chambre de Commerce et d’Industrie et président de la Commission Numérique de l’Oise, j’ai travaillé sur la transition numérique pour les entreprises de notre département. Cette transformation technologique induisait un mode de fonctionnement plus collaboratif et plus horizontal et était donc associée à une transformation organisationnelle.

J’ai donc pris la décision de m’inscrire à HEC pour être formé au coaching d’organisation … et lancé mon activité :

https://www.agonecoaching.fr

Christophe Thuillier

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